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« S’engager sans prendre parti » : le défi des prêtres au Cameroun anglophone en crise

 

Enquête 

 

Dans la crise que traverse depuis plusieurs années le Cameroun anglophone, des lieux d’Église sont mis à sac tandis que des prêtres sont ciblés par des enlèvements.

Ces prêtres tentent malgré tout de rester présents, sans prendre parti entre les forces en présence.

« Être prêtre dans cette partie du pays est un grand défi en soi », déclare le père Lawrence Doh, prêtre du diocèse de Kumbo. Situé dans le nord-ouest du Cameroun, ce diocèse se trouve dans la zone anglophone du pays. Depuis sept ans, cette zone comprenant 17 % de la population est embourbée dans un conflit interne qui a commencé en 2016, entre le groupe séparatiste des « Amba Boys » et les forces étatiques. Depuis 2018, les affrontements se sont envenimés.

Si certains ont fui les deux régions anglophones, d’autres demeurent, dont les prêtres – qu’ils soient diocésains ou missionnaires – bien qu’ils semblent être la cible des deux parties. Cela a conduit certains évêques de la province à interdire indirectement à leurs prêtres de parler de la crise. Contactés, nombre de prêtres se sont ainsi refusés à tout commentaire.

L’un d’eux, qui a passé près de 40 jours en captivité, a toutefois accepté de répondre au téléphone, pour dire qu’il revivait toujours dans son esprit le traumatisme et ne voulait pas en parler. Il raconte qu’il a depuis perdu toute confiance, y compris en les autres prêtres. Avant de se rendre dans certains endroits, il lui arrive désormais de se déguiser, de crainte d’être enlevé à nouveau. De même, il ne parle pas ouvertement de son enlèvement. Pour lui, aucune solution concrète n’est prise pour mettre fin à la crise car le gouvernement serait réticent à venir à la table des négociations avec les séparatistes et les autres parties impliquées.

Un cardinal enlevé en 2020

Enlevé alors qu’il était le directeur d’un collège, un prêtre confie que l’école a depuis été fermée et est devenue une zone interdite. Il en va de même pour la paroisse Sainte-Marie de Nchang (sud-ouest), incendiée par des hommes armés non identifiés et depuis fermée. De même, de nombreuses activités telles que les écoles et les hôpitaux gérés par l’Église dans certaines zones peu sûres ont été abandonnées et certains de ces établissements auraient été transformés en camps par les « Amba boys ».

Même des importants membres du clergé ont été victimes d’enlèvement, avant d’être libérés quelques jours plus tard. Parmi eux, le cardinal Christian Tumi, alors archevêque émérite de Douala, en novembre 2020, Mgr Agbortoko Abbor, vicaire général du diocèse de Mamfe, ou encore Mgr Cornelius Fontem Esua, archevêque émérite de Bamenda. Le père Sylvester Ngarba, du diocèse de Kumbo, a quant à lui été convoqué pour interrogatoire par l’armée pour une prétendue coopération avec les séparatistes.

« Les prêtres deviennent des victimes des deux parties, que ce soit les militaires ou les Amba Boys », insiste le Père Stephen Nchadze, curé de la paroisse Saint Therese, à Esu (nord-ouest). Pour le Père Lawrence Doh, curé de la paroisse Saint Paul à Kikaikom (nord-ouest), le plus grand défi en tant que prêtre est « d’être capable de s’engager auprès des deux parties impliquées dans le conflit – l’armée et les combattants séparatistes – sans prendre parti ».

Des prêches sur écoute

Un autre défi, souligne-t-il, « est celui de la liberté d’expression » car « tout ce que l’on dit est surveillé et scruté, limitant ainsi la liberté de prêcher la vérité ». À l’en croire, « beaucoup de personnes qui écoutent les prêches à l’église sont simplement envoyées pour obtenir des informations à utiliser contre le prédicateur. Une autre difficulté en tant que pasteur en travaillant avec les deux factions est que A pensera que vous êtes du côté de B pour être en sécurité. En tant que pasteur, vous devez rester neutre et vous concentrer uniquement sur le message de l’Évangile. »

« Nous sommes très prudents quant à la présence des [parties opposées] et avant d’aller dans une mission, nous essayons de savoir si la zone est sûre. En fonction du rapport de la mission, nous planifions ensuite nos programmes », explique le Père Nelson Nkeze, curé de la paroisse Notre-Dame-de-Lourdes à Eyumojock (sud-ouest).

Pour le théologien et chercheur Kumalo Clovis, « les défis d’un pasteur dans la région sont variés ». « Offrir une aide pastorale, sociale et économique est difficile car l’accessibilité à certaines stations de mission est faible. » Et, rajoute-t-il, l’autonomie des paroisses est d’autant plus mise en question car, beaucoup ont fui et les activités en cause car les activités économiques ont été « entravées ».

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